Les "bonnes" malades

Extrait du livre : Des murs et des femmes... à paraître aux Presses Universitaires de Namur.
Cette note fait la distinction entre les "bonnes" malades et les autres...

Une s ?ur témoigne :

Je voudrais également m ?étendre quelque peu sur la réalité de la vie dans les pavillons, spécialement dans les années. (?) Il n ?y avait aucune femme à journée ! Les nettoyages se faisaient en partie par les élèves : éviers, salle de bain, armoires, tables de nuit etc.? tout le reste se faisait par les Soeurs avec l ?aide de quelques « bonnes » malades, ce qui leur servait d ?ergothérapie, inexistante à cette époque ! Et elles étaient très heureuses de pouvoir rendre tous ces petits services !...
Tout comme celles qui pouvaient aider à la grande cuisine, au légumier, au potager, à la buanderie, à la repasserie, au vestiaire des malades etc.? C ?était en plus de se rendre utile, l ?occasion pour elles d ?être un peu hors du pavillon ; et surtout, ça les valorisait !... Et que dire de toute la période de l ?automne, où elles se réjouissaient d ?aller ramasser les pommes sous tous les arbres du parc, et où une petite équipe les pelait pour en faire de la bonne compote ! Et c ?est aussi une grande joie d ?aller, en compagnie d ?une Soeur, ratisser toutes les feuilles mortes qui seront conduites au jardin pour en faire du bon terreau ? Sans compter les beaux travaux de tricot et de broderie réalisés par les plus habiles dans ce domaine, et toujours dirigés par les Soeurs, et cela, dans presque tous les pavillons. Et tous ces petits travaux occupationnels les rendaient très heureuses de se sentir encore très utiles, et ainsi occupées, elles en oubliaient quelques peu leur état de santé déficient !... »

(Archives privées de Clément Thonet, L ?école « Ave Maria » pour infirmières, ses tout débuts.

Les malades qui s ?acquittent de tâches journalières sont désignées, dans plusieurs témoignages de religieuses et d ?infirmières, sous le vocable de « bonnes malades », à qui le personnel soignant accorde certaines faveurs, en échange des services rendus. Jacqueline Baugniet ajoute que, dans les années 1960 et 1970, certaines bonnes malades peuvent s ?asseoir à la table des « Dames », regarder la télévision jusque 20 heures avec la chef de poste ou même disposer d ?une chambre individuelle74. Marcel Rappe témoigne que dans les pavillons Espérance (Bleuets) et Bon Secours (Orangers), au cours des années 1970 et 1980, les bonnes malades vivent au rez-de-chaussée tandis que les autres sont « cantonnées au premier étage et ne peuvent pas
descendre, sauf les quelques-unes qui acceptent d ?aller à la messe le dimanche, sous surveillance. Quand des patientes du haut descendent, ce sont les malades du bas qui les refoulent ».

Tel que l ?a décrit Erving Goffman, ce « système de privilèges » fournit une forme de réponse au problème de pénurie du personnel et fait surtout apparaître une ségrégation parmi les malades.

Au sommet de cette hiérarchie, siègent une poignée de patientes à qui l ?on accorde le titre de « gardiennes ».

Ces malades stabilisées disposent des clés du pavillon, d ?un logement personnel, travaillent de nombreuses heures par jour et reçoivent vraisemblablement une petite rémunération.

Un infirmier entré dans les années ’70 précise qu ?« il y en avait deux-trois par service qui avaient un pouvoir énorme sur les malades, parfois même sur le personnel parce qu ?elles servaient de « raccusettes » à la chef de poste. Donc, si elles raccusaient bien, elles avaient plus de faveurs ? ».