le lit et le bain

Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, l ?alitement occupe une place de choix au sein
des moyens de contrainte qui visent à discipliner les patientes. En ce qui concerne le Beau-Vallon, Nathalie Collignon constate, pour les années 1914-1921, qu ?« avant de pouvoir quitter le lit, la malade doit accepter les valeurs de l ?asile, elle doit se plier aux exigences de l ?établissement, se stabiliser dans un comportement moralement reconnu et approuvé ».

L ?alitement est d ?autant plus coercitif qu ?il peut être renforcé par des systèmes d ?entraves. Le recours au « couvre-lit attaché » est d ?ailleurs attesté (de manière certes de moins en moins fréquente) au moins jusqu ?en 1975 par les rapports annuels du Beau-Vallon. Tout au long du XXe siècle, de nombreux soignants attribuent encore une forte valeur thérapeutique à l ?allongement et au repos qu ?il favorise.

Depuis les années 1960, les « cures de sommeil » sont ainsi préconisées pour le traitement des patientes dépressives ou surmenées, en particulier à la clinique Regina Pacis qui, de ce fait, recevra d ?ailleurs le surnom péjoratif de « Régina-Plage ».
Enfin, Benoît Majerus note que « le lit a également une fonction psychologique : reproduire le schéma en cours dans un hôpital « ordinaire » et ainsi convaincre la personne qu ?elle est malade, et la pousser à reconnaître à l ?asile et au psychiatre qui y
travaille la même légitimité qu ?aux autres médecins. »

Dans ses mémoires rédigés à Saint-Servais dans les années 1980, S ?ur Françoise De Cock, qui s ?est occupée des malades mentales de différents asiles des S ?urs de la Charité, reconnaît à l ?alitement des vertus à la fois curatives et disciplinaires :

« En 1928, c ?était le temps de l ?alitement, on pensait ainsi guérir les malades par une cure de long repos. (?) L ?alitement a été d ?un grand secours dans les maladies de l ?esprit et probablement la modernisation des traitements n ?aurait pu [se faire] sans elle [lui]. Les malades mentales ne sont généralement pas conscientes de leurs troubles : par contre, ils souffrent assez souvent de troubles psycho-somatiques et le fait de se savoir mises au lit les distrait et les empêche de réaliser leur collocation
et d ?en souffrir si le dortoir est ce qu ?il doit être, elles ne remarqueront que « peu à peu » dans quelle maison elles se trouvent et le choc ne sera pas si brutal. Le lit favorise donc grandement chez la malade qu ?elle est malade [sic] et doit être traitée en conséquence. Cela dispose à écouter, à obéir, à s ?adapter. »

En contrepoint de cette vision quelque peu idéalisée de l ?alitement, le procès-verbal de la réunion du conseil des religieuses du Beau-Vallon du 23 juillet 1930 constate, pour sa part, qu ?« il est des malades qui pourraient se lever quelques heures par jour et seraient peut-être susceptibles d ?améliorations si on pouvait s ?en occuper ; malheureusement, il n ?en est pas ainsi et, malgré les remarques fréquentes des médecins et des familles, les s ?urs, en nombre insuffisant, se voient dans l ?impossibilité de s ?occuper de ces paisibles malades qui restent parfois alitées ou au bain des mois et des années ? »

Cet extrait s ?avère particulièrement éclairant vis-à-vis du principe et des pratiques liés à l ?alitement dans un milieu asilaire de la première moitié du XXe siècle et ce, à différents niveaux.

Premièrement, il témoigne d ?une réalité de terrain (l ?alitement permanent qui est ici critiqué mais attesté), mais aussi d ?un discours prescriptif (qui, en l ?occurrence, préconise que des malades paisibles puissent se lever quelques heures par jour, sans remettre fondamentalement en cause le principe de l ?alitement).

Deuxièmement, ces quelques lignes tendent à assimiler l ?alitement à un non-traitement puisque, à deux reprises, il est opposé au fait de « s ?occuper des malades ».
Cette conception passive de l ?alitement diverge donc de la vision positive d ?une pratique qui serait thérapeutique, vision véhiculée notamment par les mémoires de S ?ur De Cock.

Troisièmement, cet extrait du registre du conseil témoigne de la volonté sincère de la communauté religieuse du Beau-Vallon de soigner les malades de manière optimale malgré la rareté des traitements disponibles et permet ainsi de nuancer l ?image simpliste d ?un personnel d ?asile qui, au début du XXe siècle, aurait eu comme unique ambition de « garder » des malades.

Le contenu de cet article est librement inspiré et résumé du chapitre 1 "Le temps des fondations" de Nathalie Collignon. Il sera publié dans son intégralité dans l ?ouvrage Des murs et des femmes - Presses Universitaires de Namur, 2014.